Textes

Un botaniste qui bornerait sa science à dire que toutes les fleurs se fanent serait le digne émule du philosophe qui fonde sa doctrine en répétant: tout s’écoule et le temps fuit
Bachelard, La Dialectique de la durée


L’existence apparaît comme un flux, un mouvement permanent sur lequel il semble difficile d’avoir prise en raison de sa nature temporelle. Rien n’est stable, tout change toujours, tout ne cesse de passer. Seule une sortie hors du temps permettrait d’accéder à une certaine permanence. Rien de plus classique que cette opposition entre tenants d’un mobilisme universel et ceux de la permanence de l’Etre, Héraclite contre Parménide, l’opposition est ancienne, antique même.

Suractivité, frénésie, accélération du temps propres à notre époque accentuent et renforcent ce sentiment d’un flux qui emporte tout. En réaction, émerge une timide volonté de décélération dont on ne sait encore si elle relève d’un effet de mode éphémère, voué à passer lui aussi. Mais s’agit-il seulement de ralentir et de faire la même chose, moins vite ? J’aimerais esquisser l’idée selon laquelle il est possible, au cœur même de l’existence, d’avoir prise sur ce flux, précisément par l’instauration de rythmes.

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…l’audition active, l’audition qui fait parler, qui fait mouvoir, qui fait voir.

Bachelard, L’Eau et les rêves

Il semble que l’on se trouve face à une alternative  : d’un côté, un flux de paroles, une communication frénétique qui nous assaille de toutes parts et que nous ne prenons même plus la peine d’écouter, submergés par un tel déferlement d’informations  ; de l’autre, un silence propice au lâcher-prise, au recueillement ou à la réflexion, qu’il faudrait rechercher au risque d’une certaine forme de repli sur soi. 

Face à cette alternative, j’aimerais envisager le silence de l’écoute. Non pas le silence en lui-même et pour lui-même, mais celui, particulier de l’écoute  ; un silence qui n’aura pas les mêmes qualités selon les objets de cette écoute. Dans le cadre de cet article, je m’en tiendrai à détailler le silence de l’écoute musicale et de celle d’autrui, laissant de côté de multiples modalités de l’écoute, telles que, parmi d’autres, celle de la nature, d’une pièce de théâtre ou encore celle mise en œuvre par un analyste.

Je désire montrer que ce silence ne saurait être réduit à la réception et l’accueil de ce qu’émettent nos alentours dans une attitude d’attente inerte et passive. L’écoute, aussi silencieuse soit-elle, implique une nécessaire attention, une activité sous-jacente, discrète, indirectement saisissable  ; elle repose et invite à une mise en relation, elle comporte aussi, selon moi, une dimension créatrice. 

Lire la suite dans Prétentaine n° 33/34, 2018.


C’est en tant que philosophe que je souhaite aborder l’affectivité du phénomène musical. Dans cette perspective, j’ai choisi d’utiliser le terme d’affects en le comprenant dans une acception qui s’ancre dans la philosophie de Spinoza, je préciserai ce sens un peu plus loin. Pour le moment, j’aimerais que l’on entende par là le fait d’être touché, ému, et en particulier que l’on pense à cette expérience que l’on a tous pu faire un jour, le fait que la musique nous touche et nous affecte. Je partirai d’ailleurs de l’expérience de l’écoute musicale.

En faisant une telle expérience, c’est-à-dire en écoutant de la musique, chacun peut le constater  : la musique suscite des émotions, elle nous bouscule, nous bouleverse. Pour ma part, je peux penser à l’écoute d’un opéra de Mozart, aux Noces ou à La Flûte, par exemple, à l’Orfeo de Monteverdi, aux Canzonide Gabrieli, au Mandarin merveilleux de Bartok, à La Valse de Ravel, ou encore au Sacre du Printemps de Stravinsky. Toutes ces œuvres, le plus souvent en concert, ont chacune constitué des expériences inoubliables, tout comme certaines créations musicales contemporaines. Je pense à la création française des Espaces acoustiques de Gérard Grisey, au Concertini de Helmut Lachenmann, à Voi(rex) de Philippe Leroux, ou encore aux Six Miniatures en trompe-l’œil de Philippe Hurel. La magie des timbres, du rapport au temps, cette nouveauté, parfois radicale, m’ont personnellement touchée et impressionnée durablement. 

La musique suscite des émotions, mais peut-on dire pour autant que la musique exprime des émotions ? La nuance peut paraître subtile, mais elle me paraît importante. Il y aurait là comme une logique implacable : la musique suscite des émotions précisément parce qu’elle exprime des émotions. Or ce raisonnement me semble constituer un raccourci qui peut faire obstacle à l’écoute même de la musique en dispensant d’entrer dans le phénomène musical proprement dit ; et qui ne permet pas non plus de décrire précisément ce qu’est l’affectivité du musical, c’est-à-dire ce qu’éveille la musique dans le registre affectif.

Tel est, pour moi, l’enjeu de cette réflexion sur les affects : il s’agit de tenter de reconquérir l’écoute du matériau musical ainsi que l’affect concret qui peut émerger de cette expérience.

Lire la suite dans Insistance n°5, 2011.


L’homme pense.

Spinoza 

Le propre de l’homme est de penser, les philosophes et les hommes de culture ont décliné cette idée sur tous les tons. Pourtant, en ces temps où l’anti-intellectualisme gagne du terrain, où la pensée est sans cesse disqualifiée, on peut s’interroger sur la pertinence et la persistance de cette qualité proprement humaine. Dans les médias et dans les discours de nombreux hommes politiques où règnent les formules à l’emporte-pièce, le moindre discours un peu développé apparaît désuet, déplacé, voire obscène. Il s’agit de susciter des réactions faciles et immédiates qui font appel au pathos et à l’émotion et non pas d’argumenter et de raisonner. Agir et être efficace tel est le mot d’ordre dominant. 

Toutefois, cette soi-disant mise au rebut de la pensée au profit d’une action sûre d’elle-même car économe en digressions intellectuelles hâtivement postulées comme inutiles s’exerce précisément au nom d’une pensée, une pensée pas toujours dévoilée à ceux à qui sont destinés discours politiques et médiatiques. L’action, quelle qu’elle soit, de façon implicite ou explicite, s’adosse à des principes qui la fondent et la motivent, à une vision du monde. En l’occurrence, le pragmatisme à court terme qui tient lieu de politique véhicule une conception ultralibérale dont on aurait pu croire que la crise économique actuelle brise les fondements, et qui, pourtant, prétend aller plus vite à produire ses effets. Comme si cette crise était une opportunité à saisir au vol, un écran qui détourne l’attention de citoyens occupés à d’autres affaires qu’à celle de la lutte contre les régressions sociales. Le champ est libre pour une pensée agressive et destructrice d’une véritable démocratie, lieu de contradictions, de conflits, de débats d’idées, seuls garants de l’existence effective d’une pensée politique vivante. Aussi, l’opposition ne réside pas tant, comme on voudrait nous le faire croire, entre action et pensée, une pensée envisagée comme une perte de temps face à une action en prise avec le réel, mais entre différents modes de pensée, entre différentes attitudes concernant l’acte de penser qui engagent, chacune, différentes modalités de l’action.

Tout le monde pense, tout le monde a des idées, mais, le plus souvent, ce qui s’exprime dans l’urgence, ce sont des opinions, des idées reçues, voire des préjugés, une certaine forme de pensée spontanée peu au fait de ses présupposés et de ses implications, tant au niveau individuel que collectif. Il semble que la différence entre cette pensée spontanée emprunte de doxa et une pensée élaborée pleinement responsable réside dans une forme d’activité intellectuelle que je désignerai par le terme de réflexion. Il semble d’ailleurs que l’hégémonie de la pensée libérale s’affiche d’autant plus aisément qu’elle trouve face à elle un renoncement à l’exercice de la réflexion. N’est complice que celui qui le veut bien, n’est dupe que celui qui cède à cette facilité en ayant la bonne conscience de penser comme et avec tout le monde. La facilité, ce n’est pas nouveau, s’est toujours située du côté des discours simplistes et tronqués, car une pensée au long cours est plus ardue, elle nécessite un effort de compréhension, un questionnement, un sens critique, des connaissances, une démarche, une disponibilité, une patience, une responsabilité en tant que sujet.

Mon propos est de montrer que l’exercice de la réflexion permet précisément de dépasser une certaine passivité et une forme de résignation, de s’émanciper des discours formatés et réducteurs, et qu’à ce titre, la réflexion est créatrice, créatrice dans l’ordre intellectuel et, plus étonnamment, comme nous le verrons, dans le registre existentiel.

Lire la suite dans Prétentaine n° 27/28, 2011.


Es-tu borné, que nouvelle parole te trouble  ?

Veux-tu seulement ouïr, chose déjà ouïe  ?  

Goethe, Faust II 

Il existe des concerts de créations de musique contemporaine. Un ensemble, un orchestre, des solistes interprètent des œuvres qui n’ont jamais été jouées. Qu’en attend-on  ? Que s’y passe-t-il de proprement spécifique ?

Lors d’un tel concert, je ne peux pas m’installer dans le confort, par exemple, de l’écoute d’une Symphonie de Mozart où je me prends à noter les nuances de l’interprétation, les différences de tempi, les équilibres sonores…, où j’éprouve le plaisir des retrouvailles, le plaisir de ce qui est connu, un plaisir qui s’accroît à mesure des écoutes, qui est celui de la réitération. La situation diffère également de celle qui consiste pour moi à écouter pour la première fois un musicien que je ne connaissais pas jusque là. Ce qui a toujours été à un moment donné notre situation  : celle de l’initiation. Je sais que je découvre alors tout un univers musical qui me préexiste. 

Face à une création, aussi cultivé que je puisse être, je me trouve en présence de ce que personne n’a jamais entendu. Il s’agit d’une première audition, pour moi comme pour le compositeur, qui a juste eu la primeur des répétitions précédant l’exécution publique. Je peux me trouver en présence d’un compositeur dont je ne connais rien, tout un monde alors s’ouvre à moi, ce qui est parfois déconcertant tant il est difficile sur le temps d’une œuvre de parvenir à saisir à la fois un langage musical et son utilisation dans une œuvre particulière qui a son propre projet et son propre parcours. Lorsque je connais déjà le compositeur et que j’assiste à une de ses créations, je dispose de quelques repères. J’ai déjà entendu plusieurs de ses pièces, ce compositeur possède même une certaine maturité qui se traduit par un style, que je reconnais, qui peut bientôt virer aux tics, voire aux facilités. J’attends précisément de lui qu’il ne tombe pas dans ce travers, qu’il demeure fécond. 

Nous formulerons la proposition suivante  : d’une création, nous attendons une certaine forme de nouveauté. Ce qui signifie qu’il faut se rendre à un tel concert dans une attitude appropriée, ne pas vouloir y retrouver ce que l’on connaît déjà ou se conforter dans l’écoute du déjà-entendu, on risquerait alors de passer à  côté de ce qui est proposé. Certes, je ne suis pas sans références, j’arrive rarement vierge de toute culture, j’ai déjà assisté à des concerts. Mais j’attends d’être surpris par rapport à ces références, par rapport à ma culture musicale, que celle-ci soit classique ou contemporaine. J’attends d’être bousculé, questionné, réveillé, dynamisé. Le risque est grand, car je peux être déçu, désemparé. La rencontre peut ne pas se faire, la nouvelle pièce ne pas tenir ses promesses, néanmoins on en attend quelque chose, en particulier, qu’elle ne soit pas la répétition, plus ou moins habile, de ce qui a déjà été exécuté. Il est aussi de grandes réussites, et ce sont elles qui nous intéressent, des moments magiques, où quelque chose se passe, hic et nunc. Quelque chose d’inouï. Peut-être un je-ne-sais-quoi, mais qui advient bien là, et se manifeste, et se réalise en sa présence. 

Lire la suite dans Prétentaine, n° 23 /24, 2008.


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